« Vu qu’il n’y a plus de vol qui peut nous rapatrier chez nous, qu’ils nous libèrent. C’est la moindre des choses. »

Le texte qui suit rapporte la parole de Idi, détenu au centre fermé* de Vottem depuis janvier. Sa parole a été recueillie par Sarah Testa le samedi 28 mars 2020 par téléphone. Nous vous en proposons une retranscripton.
 
Idi : Forcément quelqu’un qui est en centre fermé, il est en attente soit de repartir chez lui, dans son pays d’origine soit d’être libéré. (…) Cette peur qu’on a de rentrer chez nous. Rester autant d’années en Europe et voilà, retourner les mains vides… C’est mal vu par rapport à la famille et tout ça. Donc, on lutte. Malheureusement, ou bien heureusement je peux dire, ce qui évolue par rapport au coronavirus : on est confronté à… Comment est-ce que je peux expliquer ça…? Ils peuvent plus nous expulser chez nous.
Au début, c’était chaud parce qu’ils ne voulaient pas libérer des gens. Maintenant, ils ont libéré. Parce qu’on était un nombre de 100 personnes. Ils ont libéré la moitié. Donc forcément, ceux qui vont rester ici seront pas contents.
Donc par exemple, moi, mon cas, moi, je peux pas voir qu’on libère des gens alors que nous tous on était dans les mêmes problèmes.
On libère la moitié, on laisse la moitié donc. Ça a amené un peu d’émeute ici. Des gens qui ont fait des grèves de la faim, des gens qui voulaient pas quitter le préau, qui voulaient pas retourner dans leurs cellules.
Tu vois, donc moi je veux témoigner de ça. Vu qu’il n’y a plus de vol qui peut nous rapatrier chez nous, qu’ils nous libèrent. C’est la moindre des choses.
Alors, voilà, ce qui s’est passé : ils ont libéré par deux, par deux, par deux personnes. Jusqu’à présent il reste 30 personnes. Ici, au niveau du centre, là où je suis.
Maintenant, il y a 75 avocats qui ont fait une pétition pour dire que notre détention est illégale. Et effectivement, elle est illégale.
Donc, c’est le combat qu’on est en train de mener. Ça fait maintenant depuis le mois de… voilà, de février… mars qu’on est en train de lutter. Il y a des asbl qui viennent chaque samedi, qui viennent autour du centre avec leur mégaphone pour dire qu’on nous libère.
Et jusqu’à présent ça ne bouge pas, moi pour l’instant, je suis en attente, personnellement, j’ai ordre de quitter le territoire : 8 ans, je dois pas entrer dans l’État belge, Schengen ! l’espace Schengen. Si c’était l’État belge seulement, mais c’est l’espace Schengen.
(…)
On a eu aussi : deux cas de tentative de suicide.
Il y a deux qui ont essayé de s’échapper. Un, il a le genou cassé, complètement. Il a monté les barrières, il a sauté les barrières, parce que les barrières, il y a des fils barbelés en haut. Donc, moi, de mon point de vue je vois que voilà, ça c’est une personne désespérée. Les gens qui se trouvent ici, au niveau du centre fermé, ils sont désespérés. Ils arrivent plus à manger. Il y a le coronavirus dans la famille dehors. Certains même ont pris le risque de monter les barbelés jusqu’à se péter leurs genoux, emmener à l’hôpital. Même ça on te libère pas.
(…)
Il y en a d’autres qui ont préféré faire la grève de la faim. Ils sont restés 25 jours, 30 jours sans manger. A l’heure où je te parle il y a des détenus qui sont ici… euh… des résidents pardon, parce qu’on est pas en prison : des résidents ! qui sont en grève de la faim. Parce que ceux en grève de la faim, aussi, ils sont libérables. Il faut avoir la tension qui baisse jusqu’à 0-7. Si tu as la tension qui baisse jusqu’à 0-7… Non ! 0-5 ! Pardon. 0-5, ils te libèrent.
Voilà. Donc, moi, je témoigne : la détention des centres fermés de Belgique, actuellement, tous les résidents qui se trouvent dedans, ils sont détenus illégalement. Que l’État belge, ou je ne sais pas qui, fasse quelque chose. Parce que c’est des gens qu’on peut plus expulser chez eux. Parce qu’il y a plus de gardes à bord, il y a plus de vol. Toutes les frontières sont fermées. Donc qu’ils libèrent les gens, qu’ils aillent retrouver leurs familles. Moi, c’est mon témoignage personnel. Et actuellement, franchement, en toute vérité, euh… c’est chaud, là où nous sommes parce que, voilà, on ne sait plus comment faire. Peut-être c’est le directeur qui va prendre une décision, je ne sais pas, ça je ne saurai pas dire. Mais ce que je sais avec mes camarades de lutte qui sont ici, très fatigués, on veut rentrer chez nous.
Ça… on veut rentrer chez nous, franchement.
 
– Et là vous êtes encore 30 dans le centre ?
 

On est au nombre de 34 dans le centre.
 
– Et comment ça se passe avec les gens qui travaillent dans le centre ? Vos relations avec eux ?
 

Les gens qui travaillent dans le centre, au début, ils venaient tous, les gens qui travaillent venaient travailler. Mais, avec le corona il y en a qui ne viennent pas travailler. Bon. Particulièrement, aujourd’hui, on est en manque d’éducatrices parce que, elles, elles disent que voilà, eux, ils veulent plus venir travailler. Donc, ça, ça nous donne raison pour nous aussi de rentrer chez nous !
Nous, de notre point de vue, on a peur d’être contaminés malgré qu’on est pas dehors. Mais, eux les agents, comme les éducatrices qui travaillent ici, ils vont venir travailler et rentrer chez eux. C’est eux qui nous donnent à manger, qui donnent les trucs. Donc, vu le confinement, on dit il faut respecter les distances de sécurité de 1m et tout ça, voilà. Donc, tout ça, c’est des risques quoi. Parce que, pour nous, c’est pas agréable.
 
– Et le centre a mis ces mesures de sécurité en place?
 

Ici, ils ont rien mis, non, non, non, ils ont rien mis. Ils ont certainement dû juste diminuer le nombre de gens. Parce que, ici, il y 4 ailes, chaque aile prenait maximum 45-50 personnes. Voyez ce que je veux dire. Donc, vu le commencement du confinement et tout ça, c’est ça qu’ils ont libéré la moitié. Et ceux qu’ils ont laissé passer, c’est des cas graves. Des cas qui étaient malades pulmonaires, des cas que… vraiment des gens qui étaient malades. Ils les ont libérés, maintenant ils ont pas pris des mesures pour, pour, pour dire je sais pas… pour les gens, non, non. Rien de ça, voilà.
 
– Il n’y a donc pas de distanciation sociale avec les travailleurs du centre ?
 

Non, non, non, ils sont en contact avec nous. C’est eux qui nous donnent à manger, parce qu’ils sont obligés, par exemple, pour faire le café, obligé qu’il te le tend avec la main. T’es d’accord. Ça c’est pas des distances d’1m50. Depuis deux mois, c’est ça qu’on vit. Et le rituel de service des surveillants n’a pas changé. Ça continue, on est en contact avec eux, on continue à faire les affinités qu’on connaît.
 
– Et vous avez accès à des soins de santé ? 
 
Oui, oui. On a une infirmière qui vient chaque matin vérifier les résidents, regarder si tu es en bonne santé ou s’il faut quelque chose. Après, elle écrit, elle transmet ça au médecin. Si c’est un cas grave, on a une infirmerie ici. Si c’est un cas grave ou bien, euh, une blessure, on peut t’emmener à l’infirmerie. Il y a une infirmerie ici.
 
– Comment sont prises en charge les personnes en grève de la faim ?
 

Ils restent dans leurs cellules. Chaque matin, il y a l’infirmier qui vient prendre la tension. Pour vérifier, si tout va bien. Du moment que tu fais la grève de la faim, inch allah, et que tu fais 0-5 de tension. Eux, il vont prendre ici, une ambulance et ils vont t’emmener à l’hôpital de Liège. Et c’est de là-bas, le médecin qui va donner l’ordre qu’on te libère. On a 4 résidents qu’on a libérés comme ça. Le confinement a commencé comme ça, ceux qui font la grève de la faim, ils sont toujours ici.
 
– Comment le centre a réagi quand vous vous êtes rebellés contre votre détention pendant cette période de confinement ?
 
Mal ! Ils t’emmènent au cachot ! Moi-même, qui te parle, on m’a emmené au cachot combien de fois ? Combien ? 5 jours j’ai été au cachot. On t’emmène au cachot. Tu vas faire là-bas une semaine et après, on te libère, on t’amène en isolement. Moi qui te parle, je suis à l’isolement.
 
– Qu’est-ce qui te permettait de tenir quand tu étais au cachot ?
 
Le sport et la lecture. Ouais, parce là je sais que je n’ai plus droit à la télévision, plus droit à rien. Ça rend dingue, total ! Ça rend dingue parce que… ça c’est le pire, ça rend fou, fou, fou, fou. Chaque demi-heure… J’ai droit même pas à un briquet ! Chaque demi-heure, le surveillant vient m’allumer ma cigarette. J’allume ma cigarette, je continue ma lecture. Si je suis fatigué, je dors, je me réveille. Je continue, je fais un peu de pompe. Ou bien voilà, je suis là. Et l’heure tourne. Mais ça rend fou. Je parle tout seul, je fais des gestes fous, je deviens fou direct. Ouais, sérieux, je deviens fou. Moi je joue de la guitare, ça m’a beaucoup aidé, moi, parce que dans le cachot, je peux imaginer un rythme dans ma main, ou quelque chose, tu vois. Du coup, ça aide aussi un peu.
 
– Et maintenant, tu vas rester combien de temps en isolement ?
 
Jusqu’à… le directeur décide. Moi, ça fait 2 mois que je suis à l’isolement.
 
– Et le moral, comment ça va ?
 
Ah le moral, ça va bien, le moral, parce que nous on est croyant, le moral on dit que voilà, c’est une chose, une épreuve qu’on doit surmonter parce que ça finira un beau jour. Mais moi, franchement, moi, je fais pas la grève de la faim, je vous le dis, moi j’ai jamais fait la grève de la faim. Ceux qui ont fait la grève de la faim, soi-disant, que, voilà, ils vont les libérer. Si ils vont les libérer, parce que j’en connais… je t’ai expliqué tantôt. Je reviens un peu en arrière. Des gens qui ont fait la grève de la faim 17-18 jours, ils ont pas été libérés, il y en a qui ont fait 9-10 jours on les libère. Ça dépend de ton cas de tension, quoi, tu vois? Parce qu’ils veulent pas prendre de risque que quelqu’un meure ici dans leurs bras. Et le plus étonnant, c’est qu’il y a des gens qui se coupent avec des lames ! Il y en a qui se coupent ! Tu vois, le sang partout ! Pour être emmené à l’hôpital, tout ça. Voilà.
En fait, le centre fermé, c’est comme la prison, voilà, on est comme détenus. Tu vois ? Dans la prison de Lantin, les détenus ils se sont révoltés. Mais, nous ici, ils nous ont divisés juste pour empêcher ça. Ils ont préféré diviser les gens. Pour le moment, je sais bien, on parle pas de mon cas, mais j’aimerais que la population se réveille, qu’ils savent aussi que durant cette période, aussi, je sais bien que dehors aussi c’est pas facile, mais il y a ici des gens qui souffrent ! A l’intérieur, en silence, hein !
(…)
On est enfermé H24, ça suffit pas de prendre une heure de préau, tu reviens… Après, psychologiquement, tu pètes les plombs ! La tête, tu vois.
Psychologiquement, tu pètes les plombs. Y a rien à faire, tu es enfermé dans combien de mètres carrés ? Je sais pas 10 mètres carrés. Des jours et des jours, des semaines, des semaines, des mois ! À la fin tu deviens fou, hein !
C’est ça, tu vois les gens fous partout. Enfermer une personne comme… je sais pas… Moi, je te dis, on a eu un cas grave, le gars à la fin il n’en pouvait plus. Il y a eu des morts ici ! A Vottem ! Des morts ! Suicide, direct. L’autre jour, on a trouvé une personne ici, il a mis ses lacets de chaussures autour du cou, bam ! Direct. Il est mort. Il y en a un autre qui a essayé de se suicider, on l’a transféré dans un autre centre. Lui on a réussi, d’après les informations, on le connaissait bien, à le rapatrier en Russie.
 
– Il venait de faire une tentative de suicide et on l’a renvoyé en Russie ?
 
Ouais. On l’a emmené d’abord à hôpital, le jour où il revient vivre, on le transfère de chambre, on l’emmène dans une autre chambre qui était à Brugges chez les Flamands… Et de là-bas, deux, trois jours, on l’a mis dans un vol direction Russie.
 
– Comment tu envisages la suite pour toi ?
 
Moi, ma suite, d’ici la semaine prochaine je te dis je suis déjà dehors. Parce que je suis en collaboration avec des associations, des avocats qui sont en train de lutter pour fermer les centres d’illégaux et tout ça. C’est eux qui sont nos soutiens dehors, de solidarité, sur nos dossiers qui trouvent des avocats. Voilà, la suite comme on l’envisage, c’est de sortir d’ici le plus rapidement possible et d’aller retrouver notre famille.
 
Deux jours après notre conservation, Idi nous a rappelés. Plus tôt dans l’après-midi ce jour-là, de retour dans sa cellule après l’heure de promenade, Idi a été pris d’une violente crise de nerf. Une dizaine de gardiens ont été mobilisés pour le calmer. A cette fin, il a été menotté les mains dans le dos, les jambes entièrement entravées par de larges bandes de scotch, coiffé d’un casque de contention, transporté au cachot et laissé allongé sur le ventre incapable du moindre mouvement pendant plus de trois heures. Idi nous appelait donc depuis le cachot où on l’avait reconduit et cela pour une durée qui lui était inconnue.
 

*Dans la législation, les centres fermés ont pour fonction l’enfermement des personnes en séjour irrégulier.
Dans un centre fermé sont détenues des personnes soit parce qu’elles sont en situation irrégulière, ne possédant pas les documents requis ou n’étant pas dans les conditions leur permettant d’entrer ou de séjourner légalement en Belgique, soit parce qu’elles sont en attente d’une décision de l’Office des étrangers suite à leur demande d’asile.
Un centre fermé n’est pas considéré dans les textes comme une prison, dans la mesure où c’est une institution qui ne dépend pas du Ministère de la Justice, qui n’est pas soumise aux règlements des prisons, mais à un arrêté royal propre. Le point commun entre les centre fermés et les prisons est leur fonction, la privation de liberté. Mais cette fonction est remplie dans des buts différents : la prison est une sanction dans le cadre d’une transgression à la loi, le centre fermé est une étape dans une procédure d’expulsion.
Pour plus d’informations consulter le site : www.gettingthevoice.out

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