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Articles 2015-18

Article dans l'Humanité

Section théâtre

Lundi, 5 Mars, 2018 / Marie Josée Sirach

Avec Ceux que j’ai rencontrés ne m’ont peut-être pas vu, le Nimis Groupe, collectif belge, a créé une comédie coup de poing qui dénonce la politique européenne anti-immigration.

 

Sommes-nous dans un théâtre ? Dans un centre de rétention ? Dans un avion ? Nous sommes accueillis dès l’entrée par des hommes et des femmes qui nous souhaitent la bienvenue. Une voix d’hôtesse de l’air fend l’air. Pour nous prévenir. Toute personne assistant à ce spectacle s’expose à une peine d’un an d’emprisonnement et à 6 000 euros d’amende. Un compte à rebours de 40 secondes défile sur un écran pendant que les acteurs indiquent les portes de sortie aux spectateurs qui souhaiteraient quitter la salle. Bienvenue en Euroland, cette immense start-up européenne où les marchandises et l’argent circulent librement. Pas les hommes.

 

Dans ce territoire connu sous le sigle UE, pour Union européenne, on parle une langue borborygmique commune aux 28 États membres, truffée d’acronymes : Frontex, Eurosur, OQT (ordre de quitter le territoire), CCE (Conseil du contentieux des émigrés), CGRA (Commissariat général aux réfugiés et aux apatrides), CRV (Centre de retour volontaire), Dublinés...

Des termes techniques, employés à tous les échelons d’un système dont la principale préoccupation est de contrôler tout ce qui ressemble de près ou de loin à un migrant, un réfugié, selon le nom qu’on veut bien lui donner.

Combien de cadavres jonchent les fonds de la Méditerranée ? Combien ont échoué sur les plages espagnoles, italiennes, maltaises, grecques ? Combien sont morts au pied du mur de Ceuta ? Combien rapporte ce business morbide ? À qui profite-t-il ?

 

Pas question pour le spectateur de sortir la conscience apaisée.

Interprété par les membres du collectif d’acteurs belges Nimis Groupe et des réfugiés qu’ils ont rencontrés tout au long de leur enquête préliminaire pour écrire la pièce, Ceux que j’ai rencontrés ne m’ont peut-être pas vu est un spectacle courageux, tonique, drôle, politiquement incorrect, qui ne joue pas la carte du misérabilisme. Pas question pour le spectateur de sortir du théâtre la conscience apaisée.

On en sort révolté, indigné. Comment concilier Erasmus et Frontex? Jusqu’à quand allons-nous, nous, citoyens, spectateurs, nous laisser manipuler par des discours politiques qui surfent sur le racisme, la peur de l’étranger, le terrorisme, le chômage pour justifier ce catalogue de mesures qui contreviennent aux fondamentaux des droits de l’Homme ?

Ici, le théâtre ne réconforte pas. Il alerte, dénonce, démonte et démontre toute une mécanique à l’œuvre qui maintient en l’état la situation car, économiquement, ça rapporte gros. Qu’importent les morts (estimés à 30 000), les camps de rétention, la paperasse, la bureaucratie, les ONG... les réfugiés représentent une manne pour les passeurs et pour tous les vendeurs de barbelés, telle l’entreprise ESF – European Security Fencing –, qui a fourni 175 km de barbelés à la Hongrie pour sa frontière avec la Serbie. Mais aussi pour les entreprises de technologie de pointe spécialisées dans la sécurité et la défense, tels l’Européen EADS (Airbus), le français Thales, l’Italien Finmeccanica, l’Espagnol Indra, l’Allemand Siemens et le Suédois Ericsson ; les employeurs de sans-papiers...

Au total, entre 2000 et 2015, l’UE a dépensé près de 13 milliards d’euros dans la chasse aux migrants. Les dépenses des migrants pour fuir leur pays se montent à 16 milliards...

Tous ces chiffres, ces témoignages ne sont jamais assénés. Ils sont joués, passés au filtre du théâtre non pour atténuer le propos, mais pour éclairer un peu mieux, un peu plus, nos consciences.

 

Pendant ce temps, sur le plateau, tous les acteurs, ceux du Nimis Groupe, ainsi que Jeddou Abdel Wahab, Samuel Banen-Mbih, Dominique Bela, Tiguidanké Diallo, Hervé Durand Botnem et Olga Tshiyuka, s’appelleront tous, sans exception, Bernard Christophe.

Le spectacle sera interrompu par une descente de flics. Ils joueront alors un extrait du Songe d’une nuit d’été, la scène où les deux amants, Pyrame et Thisbé, sont séparés par une muraille. On a beau savoir que Shakespeare est un fin connaisseur de la nature humaine, on reste coi.

« Ce soir, nous voudrions que tout le monde comprenne ce que personne n’est amené à comprendre, ce que parfois nous ne comprenons pas nous- mêmes. Merci pour votre attention. Bon voyage ! »

 

Ce spectacle a été créé à Liège. Il est présenté les 8 et 9 mars au Théâtre Jean-Vilar à Vitry, dont on salue la programmation audacieuse et des plus remarquables. Le 17 mars,

au Chanel de Calais. Les 27 et 28 mars, au Granit de Belfort.

Marie-José Sirach

 

Article dans "à la une"

Belfort, Calais, coup de coeur, théâtre

24 fevrier, 2018 / Anaïs Heluin

Réunissant exilés et comédiens professionnels, Ceux que j’ai rencontrés ne m’ont peut-être pas vu du Nimis Groupe documente avec force et humour les politiques migratoires européennes. Leur violence et leur absurdité.

Depuis 81, avenue Victor Hugo d’Olivier Coulon-Jablonka, créé en 2015 dans le cadre des « Pièces d’actualité » commandées par le Théâtre de la Commune à Aubervilliers (93), les

tentatives de faire œuvre théâtrale de ladite « crise des migrants » se multiplient. Souvent construites autour de témoignages réels d’exilés, dans un désir de donner la parole à ceux

qui en sont par ailleurs privés. Comme son titre extrait du poème « Mauvais sang » d’Arthur Rimbaud l’indique, Ceux que j’ai rencontrés ne m’ont peut-être pas vu, le Nimis Groupe s’inscrit dans ce mouvement d’une manière singulière. Non seulement à travers la présence au plateau de comédiens professionnels et d’exilés, mais par une approche avant tout économique de la question. Ce qui permet au collectif d’éviter l’écueil du tragique.

"Ceux que j’ai rencontrés ne m’ont peut-être pas vu" surprend d’abord par sa joie. Parodie de consignes de sécurité aériennes, l’introduction du Nimis Groupe met en effet en scène un groupe soudé par deux choses : un humour grinçant, et des règles du jeu clairement posées. Un : hommes et femmes, européens et étrangers, tout le monde sur scène portera le nom de « Bernard Christophe ».

Deux : si les forces de l’ordre se manifestent, tout le monde devra applaudir à tout rompre, tandis que la moitié des comédiens – on devine laquelle – se mêlera au public et que les autres joueront une scène du Songe d’une nuit d’été de Shakespeare. Trois : garder en tête que «toute ressemblance entre les comédiens et leurs personnages est purement fortuite». Soit l’unique mensonge – et encore, proféré avec un sourire qui en dit long – du Nimis Groupe, dont toutes les affirmations sont le fruit d’un long travail d’enquête et de documentation.

 

 

Entretient dans Mouvement

Magazine culturelle interdiscipinaire

Par Sidonie Durel & Aïnhoa Jean-Calmettes

publié le 28 oct. 2015

Né de la rencontre de jeunes artistes issus de l’École supérieure d’art dramatique de Bretagne et du Conservatoire royal de Liège (ESACT) dans le cadre du projet européen Prospero, Ceux que j’ai rencontrés ne m’ont peut-être pas vu a en effet mis près de cinq ans à voir le jour.

Temps nécessaire pour acquérir une connaissance pointue des ressors économiques des politiques de migration européenne à travers de nombreuses lectures et un travail de terrain à la rencontre de migrants – parmi lesquels, ceux qui font aujourd’hui partie du projet –, de chercheurs ou encore de membres du Commissariat général aux réfugiés et aux apatrides (CGRA). Et pour imaginer une esthétique à la hauteur du propos. Une manière d’informer sans reproduire aucun des clichés véhiculés par la plupart des médias.

 

Sans ennuyer, ni oublier de questionner sans cesse les gestes et paroles déployés sur scène.

Le Nimis Groupe y parvient haut la main en optant pour un spectacle qui lui ressemble : hybride, au carrefour de registres et de disciplines divers. Entretiens entre demandeurs d’asiles et fonctionnaires du CGRA, moments de danse, extrait d’interview avec Pietro Bartolo – médecin de Lampedusa –, témoignages, explications « classiques » avec powerpoint... En 1h40 seulement, le groupe multiplie les approches avec une exigence ludique qui rappelle le fameux Rwanda 94 (2000) du Groupov, qui n’a pas co-produit le Nimis Groupe par hasard.

"Matière documentaire" 

Nimis groupe 

 

Avec sa première création, le Nimis groupe s’ingénie à faire rire de l’absurdité de la politique européenne des frontières. Rencontre avec une de ses membres, Edith Bertholet. 

Par Sidonie Durel & Aïnhoa Jean-Calmettespublié le 28 oct. 2015

 

Vous abordez la question des migrations en Europe d’un point de vue principalement économique, notamment celui de la privatisation de la sécurité aux frontières, avec l’agence Frontex. Ce sont des choses que l’on a assez peu l’habitude d’entendre dans les médias…

 

« Lorsque l'on a vraiment commencé à travailler sur le projet, il y a 3 ans, personne ne s’intéressait à cette question. La médiatisation a commencé au mois de mai dernier et on a décidé de garder la ligne que nous avions, celle du rapport à l’économie et aux institutions européennes. Au bout d’un moment, si on veut rester cohérent avec un spectacle et qu’il ne change pas tous les jours, il faut mettre la médiatisation de côté…

Les 7 acteurs-auteurs se sont rencontrés il y a 5 ans au cours d’un échange scolaire entre l’école de Rennes (TNB) et celle de Liège. C’était au moment de l’expulsion des Rroms en France et ils se sont dit : « Non mais on dépense tellement d’argent à casser les frontières en Europe, à essayer de créer des passerelles, avec Erasmus notamment, et on en dépense encore plus à les fermer. » Et puis ils ont commencé à fouiller. Et plus on fouille plus on découvre de choses, comme l’existence de Frontex.

Au départ, on voulait travailler sur l’aspect politique, mais on n’a jamais pu rencontrer de parlementaires… donc… on a fini par prendre la question par l’autre bout. Nous sommes allés dans des « Centre ouverts » de migrants et on a expliqué notre démarche. Un premier atelier est né de cela. Il a duré 5 jours et à la fin, nous avions trouvé cinq des six acteurs amateurs avec lesquels nous travaillons. Il y avait pour nous une nécessité de travailler avec des gens qui avaient vécu l’exil. Donc d’une certaine manière, « le documentaire » est même présent sur le plateau, physiquement.

 

De quelles « matières » documentaires vous êtes-vous servis ?

 

« Au départ il y a un livre, "Xénophobie business" de Claire Rodier(1). Facile à lire et passionnant. Elle a écrit le livre il y a deux trois ans, quand la question était – une fois de plus – encore peu médiatisé. Certaines choses sont un peu arrivées par hasard, le discours de Martin Schulz pour la commémoration du 3 octobre (2) par exemple que l’on utilise dans le spectacle. Il se trouve que l’on était à Lampedusa à ce moment là… On continue toujours nos recherches.

Nous étions à Calais cet été par exemple.

 

Vous n’en parlez pas dans le spectacle.

 

« Non mais on va essayer de l’introduire d’ici la création : le fait que l’espace se cloisonne de partout. On est en train de construire des murs et des zones complètement à l’abandon, dans le nord comme dans le sud. C’est ce qui m’a le plus frappé à Calais, c’est cette impression de no man’s land. Finalement c’est moins difficile d’y aller que d’en partir.

Si une personne se rend compte qu’en fait c’est bloqué, qu’il n’y a pas d’issues, si elle voulait repartir ailleurs en France, elle ne pourrait pas. Le périmètre est complètement « sécurisé ». 

 

Les récits portés par les acteurs-amateurs que vous avez rencontrés dans les centres ouverts, ce sont leurs histoires, réellement ?

 

« Parfois oui, parfois non. En partie oui, en particulier le récit d’Hervé qui est passé à la nage en Espagne. L’idée c’est de tout le temps flirter entre le vrai et le faux, c’est la notion de théâtre finalement ! Le qu’en dira-t-on, ce qu’on croit qu’on va nous raconter, etc. Il y a bien évidemment des bouts de vrais dans le spectacle. Le discours de Martin Schulz, on y revient, c’est 80 % de vrai et 20% de rajouts. Mais on est toujours étonnés de voir à quel point on croit qu’on grossit la réalité et … finalement non.

 

Vous jouez de plusieurs langages scéniques (le gag, le reenactment, l’adresse directe, le témoignage… ) Est-ce que vous considérez néanmoins que Ceux que j’ai rencontré ne m’ont peut-être pas vu relève du théâtre documentaire ?

 

« On flirte avec le théâtre documentaire. Non plus que cela… on voudrait être à la fois dans le théâtre documentaire, et à la fois s’autoriser des recherches formelles dramaturgiques. Pour aborder ces questions-là, la dimension documentaire est une nécessité, il faut vérifier ses sources. On n’est pas journalistes, mais notre travail par moment s’est rapproché de l’investigation.

C’était bizarre à Calais car il y avait la BBC et les journalistes du Monde et on ne restait que trois jours. On s’est bien rendu compte que ce n’était pas assez, pour casser justement l’effet de curiosité journalistique, pour aller plus en profondeur.

On a regretté d’atteindre seulement la première couche, parce que finalement c’est toujours les mêmes qui racontent…

Le documentaire est une nécessité donc, mais on ne peut pas s’arrêter là, il faut que le théâtre apporte autre chose. On travaille avec beaucoup de théâtralités différentes, et on voudrait pousser cela encore plus loin.

C’est encore une étape de travail et hier soir par exemple, on a senti un peu ce côté fragmenté, et peut-être trop didactique. On voudrait éviter de tomber dans un rapport d’éducation permanente avec le public – même si ce sont des choses valables aussi.

 

Ce qui était intéressant aussi, du côté du public c’était la diversité des rires. Ils étaient toujours décalés d’un endroit à l’autre de la salle. Certains spectateurs s’autorisaient la réception ironique, un rire d’absurdité et de désespoir, d’autres pas du tout…

 

« Oui, les réactions dans la salle sont très fortes. Les spectateurs parlent entre eux, ils se mettent à rire, mais pas au même moment. Ça crée des choses très dynamiques ! L’humour c’était une chose dont on n'était pas sûr au début… quand le groupe s’est vraiment constitué, après le premier atelier, on s’est dit qu’il fallait s’amuser de cette question, le but c’est pas non plus de plomber les spectateurs.

Ce qui est intéressant c’est que le « Nimis européen », au départ, abordait certaines choses de manière très délicate, en se disant « aïe aïe aïe », les témoignages notamment.

Les amateurs, eux, n’avaient pas du tout ce rapport-là à leur histoire. Ils avaient beaucoup d’humour, du détachement, un rapport détendu. Ce n’est pas seulement qu’ils nous ont autorisé à en rire, c’est qu’ils nous y ont poussé.

 

Comment fait-on pour écrire à 13 au plateau ?

 

« Un peu comme dans tous les collectifs, on fonctionne presque à l’unanimité…

Ce qui est intéressant c’est que chacun s’est un peu emparé d’une partie. « Le Nimis européen » prépare énormément de choses en amont, dans la documentation, dans l’écriture de scène ou en repérant tout simplement des manques… et on crée des chantiers, ceux qui le veulent s’engouffrent dans ces propositions et on avance.

Et puis les personnalités des gens entrent en jeu, ce qui donne cette dimension de patchwork lorsque l’on passe d’une théâtralité à une autre… Je pense qu’il faut qu’on l’assume encore plus, c’est ce qui fait la richesse du spectacle aussi.

 

Et la suite du projet ?

 

« Pour la création au théâtre national de Belgique en janvier il y a un vrai théma qui s’organise avec des débats tous les soirs, des projections de films. Des maquettes de centres fermés vont être exposées. On ne veut pas que ce soit seulement un spectacle, et tout ce qui va autour, fait partie du projet pour nous. On travaille aussi à la mixité du public, on voudrait qu’il y ait toujours dans la salle un pourcentage de demandeurs d’asile. Olivia va donc dans les centres et elle explique le projet.

À Lyon c’était un peu compliqué car on a du déléguer mais il y avait quand même 40 demandeurs d’asile par représentation. 

Ensuite on affrète des bus pour qu’ils puissent venir. Ce sont des personnes tellement mises de côté dans la société, on les campe en périphérie, on les empêche de travailler.

En Belgique, à la différence de la France, on ne peut pas travailler tant qu’on est en procédure de demande d’asile. En France, le fait de prouver qu’on a du travail peut participer à l’intégration. Mais c’est l’enfer parce que les procédures peuvent durer 6 ans…

À l’inverse, on voudrait aussi aller jouer dans les centres ouverts, mais avec des publics de théâtre. Et puis, si on y arrive, dans les centres fermés. Ou faire un festival devant ou mettre en scène notre incapacité à le faire… Un centre fermé, c’est plus fermé qu’une prison vous savez...

 

 

1. Claire Rodier sera présente au cours des débats organisés au Théâtre national de Bruxelles en janvier, lors de la création du spectacle.

2. En octobre 2013, plus de 360 hommes ont péri dans un naufrage au large de Lampedusa. Le président de l’assemblée européenne Martin Schulz était présent aux commémorations l’année suivante. 

 

"Ceux que j’ai rencontré ne m’ont peut être pas vus" du Nimis Groupe, étape de travail les 21 et 22 octobre au Théâtre de la Croix-Rousse (festival Sens interdit) ; création du 19 au 31 janvier au Théâtre national de Bruxelles. 

 

 

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