De quoi ferons-nous demain ? 

A tous ceux que nous aurions pu rencontrer lors du festival « Demain », avec qui nous aurions pu débattre, échanger, rêver le monde de demain ou, tout simplement, tisser les liens dont nous avons besoin pour vivre celui-ci, à vous tous, nous souhaitons adresser quelques mots, partager des pensées qui, nous l’espérons, nous donnerons l’envie de nous rassembler une fois le confinement passé. Car, nous présumons que nous aurons besoin de rassemblements. Les mots sont là aujourd’hui, en préambule des actes.
 
Le mépris et la froideur avec lesquels nos dirigeants traitent les étrangers ne cessent d’être dénoncés depuis des années. Mais la crise liée au Covid-19 que nous traversons actuellement ne fait que rendre cette inhumanité encore plus saillante. Comment prendre soin de nos sociétés si nous ne cessons pas de pratiquer la barbarie ? Le refus de mener les politiques adéquates pour accueillir réellement et dignement les personnes les plus démunies – exilés, mais aussi sans-abris, travailleurs du sexe, précaires, etc. – et leur reconnaître des droits entraîne aujourd’hui des situations plus inhumaines encore. Les mondes se replient et laissent à leur bord tous ceux qui sont jugés indésirables.
 
Les nouvelles inquiètantes se succèdent chaque jour, mais peut-être faut-il tout de même les répéter ici.
 
Aucune disposition adéquate n’a été prise concernant la situation des étrangers en Europe face à la crise sanitaire du Covid-19. Le confinement des camps aux frontières de l’Europe – où les conditions d’hygiène sont déplorables – crée des situations dénoncées comme étant de possibles « bombes sanitaires ». Moria, le camp de l’île de Lesbos, compte aujourd’hui 21 000 personnes alors que sa capacité maximale est de 3 000. Comment garder une distanciation sociale dans ces conditions ? Comment prendre des mesures sanitaires dans un endroit où il n’y pas de point d’eau en suffisance et où il faut faire la file pendant trois heures pour avoir accès à une douche ? Et six heures pour avoir à manger ? Où les personnes malades ne reçoivent déjà pas les soins dont elles auraient besoin ? Où les enfants n’ont d’autre endroit pour jouer que l’eau sale des égouts ?
 
Dans les centres fermés en Belgique et partout en Europe, les conditions de détention qui, déjà en temps ordinaires, mettent la santé physique et mentale des détenus en danger, se voient elles aussi aujourd’hui aggravées : le personnel médical – déjà insuffisant – a été mobilisé ailleurs, les visites par les ONG ont été suspendues ne laissant plus que les membres du Parlement ou du Sénat à être autorisés à entrer dans les centres (et encore ! l’Office des étrangers en Belgique a refusé une visite parlementaire au centre fermé de Vottem ), dans certains centres, les détenus n’ont pas été informés des mesures d’hygiène à adopter, etc. La situation est devenue à tel point intolérable que certains détenus en Belgique et en France ont entamé une grève de la faim, préférant « crever de faim que de cette merde ».
A cela s’ajoute le fait que, ces personnes, privées de liberté alors même qu’elles n’ont commis aucun crime, ne peuvent désormais plus être expulsées ; d’une part, parce que les frontières de Shengen sont fermées ; et d’autre part, parce que cela serait contraire aux recommandations de l’OMS. Leur détention, n’étant justifiée que le temps de l’organisation de leur expulsion, est rendue de ce fait illégale. Et pourtant, les mesures d’enfermement se poursuivent et même si des libérations ont lieu, elles ne se font que grâce à des mobilisations, grâce à des personnes qui depuis de nombreuses années et aujourd’hui encore luttent pour que ces lieux d’enferment qui sont la honte de nos sociétés n’existent plus.
 
Car en face de ces politiques du mépris et de l’injustice, en face des défaillances béantes de nos dirigeants, des solidarités continuent de s’inventer : les réseaux d’hébergements préexistants à la crise se sont mobilisés et de nouveaux ont vu le jour, des hôtels ont accepté de loger gratuitement des exilés, etc. Le nombre de procès qu’ont subi récemment des hébergeurs, des hôteliers, des sauveteurs en mer, des sauveteurs en montagne atteste des coups portés sans cesse aux gestes de solidarité. Et pourtant, ces « criminels » s’acharnent à désobéir et à aller à la rencontre des exilés, à les considérer comme des personnes, avec toute leur singularité et leur dignité, tandis que les discours médiatiques et politiques tentent de les faire disparaître derrière des chiffres agrémentés d’images victimisantes et dégradantes. Ils s’évertuent à confondre l’eau sale des égouts avec les enfants qui jouent dedans, à taire leurs responsabilités et ne jamais reconnaître que cette eau sale est celle de leurs politiques abjectes malgré lesquelles des enfants jouent encore, en dépit desquelles ces enfants existent.
 
Mais si les gestes solidaires, humanitaires, ou plutôt tout simplement humains, sont criminalisés, ceux qui répondent à la loi sont-ils efficients ? La réponse est non. Les démantèlements des campements d’exilés pour des raisons sanitaires – « pour leur bien » – ne font que déconstruire les liens avec l’environnement social et les associations locales sans proposer de solutions adéquates de relogements. Lors de ladite « crise migratoire » de 2015, la réponse humanitaire de l’Etat français à la situation à Calais a été de parquer les exilés dans un camp en containers en les obligeant à se soumettre à un contrôle biométrique de reconnaissance palmaire pour pouvoir entrer dans le camp. Comment ne pas voir le caractère déshumanisant d’une telle réponse ? Empilés sur des lits superposés dans des boîtes en tôle froides – comme y étaient entassées auparavant des marchandises en vue de leur transport – les exilés sont arrêtés, immobilisés, stockés, de sorte que leur contrôle devient plus facile. Au devoir de protection, l’Etat substitue la sécurité et la surveillance . Par ailleurs, le scan de l’empreinte palmaire a non seulement contribué à les assimiler à des objets plutôt qu’à des êtres humains mais a aussi grandement entravé leur liberté de mouvement, le règlement de Dublin les obligeant à demander l’asile dans le premier pays de l’Union européenne où ils sont entrés et donc où leurs empreintes ont été enregistrées.
 
La technologie biométrique est aussi utilisée dans le camp de Zaatari en Jordanie où les réfugiés syriens se soumettent au scan de leur iris pour obtenir des denrées alimentaires. Là encore, cette technologie est présentée comme plus fiable et permettant une meilleure protection des personnes. Mais aucune autorisation n’est demandée aux réfugiés pour la prise de l’empreinte de leurs yeux et rien ne permet de savoir ce qu’il sera fait des données ainsi collectées. La logique gestionnaire et technologique qui gouverne aujourd’hui le secteur humanitaire, au lieu de protéger les personnes, les rend ainsi vulnérables sur un autre plan : le plan digital.
 
Ces jours-ci, ces technologies ont fait leur apparition au cœur de nos sociétés. Alors que la crise sanitaire que nous traversons prouve que ce n’est pas sans raison que, depuis des années, les services publics et le personnel hospitalier en particulier réclament plus de soutien de la part des Etats, les technologies de surveillance présentées comme des outils de lutte contre la pandémie entrent aujourd’hui en scène. Dès le début de la crise, des dispositifs de contrôle sécuritaires ont en effet été mis en place pour lutter contre la propagation du virus. Comme cela se passe depuis des années dans le secteur de l’humanitaire, la protection des personnes s’est conjuguée étroitement avec des dispositifs de surveillance qui menacent les libertés fondamentales. On peut alors craindre que les impacts négatifs qu’ils ont eu sur les libertés et les droits fondamentaux dans les camps humanitaires se produisent aujourd’hui ou demain à l’échelle de nombreux pays. Nous ne payons pas encore aux supermarchés avec le scan de notre iris, mais le paiement sans-contact est bel et bien déjà le moyen de paiement répondant le mieux aux mesures sanitaires. On voit des drones surveiller le comportement des populations et l’utilisation des données de géolocalisation des téléphones mobiles est encouragée pour lutter contre la propagation de l’épidémie. Cette technique, encore expérimentale et qui n’a pas prouvé son efficacité, trouve son heure de gloire en cette période où les structures, déjà affaiblies par des années de mépris et de négligence, sont aujourd’hui au bord de l’asphyxie. Cette crise ouvre ainsi à toutes les technologies du numérique, de la sécurité et de la surveillance des terrains de recherche et d’application dans des domaines qui leur étaient jusque-là réticents. Voir ajout avec Pinçon Charlot ; ils n’ont plus besoin d’autant d’humains, les machines de l’intelligence artificielle suffiront
 
Or, si les mesures d’exception qui sont prises aujourd’hui ne sont pas supposées devenir pérennes (espérons-le !), elles laisseront de toute façon « des traces dans les esprits et dans le droit », comme le dit Félix Tréguer, sociologue et membre de l’association de défense des libertés numériques La Quadrature du net . « Il y a un risque de banalisation de certaines techniques de surveillance qui font aujourd’hui débat et de pérennisation de certaines mesures ». Et il ajoute : « On peut se demander si ce solutionnisme technologique n’est pas un palliatif visant à masquer les vrais problèmes, à savoir le manque de moyens et de personnel et d’une manière générale la casse de l’hôpital public ». Les Etats sortent les outils de coercision sans même reconnaître leur responsabilité dans cette crise déclenchée par le Covid-19 et qui est une des conséquences du capitalisme effrené qui nous gourverne depuis des décennies. La plupart des gouvernements actuels ne proposent en effet rien d’autre que de gérer le capitalisme, avec plus ou moins de nuances, mais, à quelques exceptions, ils ne semblent désormais plus en mesure d’y proposer une alternative. La crise d’aujourd’hui met alors particulièrement en évidence le fait que les politiques privilégient de longue date le financement de l’industrie sécuritaire et de la recherche en technologie de surveillance au détriment de la santé publique. Sonia Shah rappelle en ce sens dans un article paru dans le Monde diplomatique que le gouvernement américain a mis un terme en octobre 2019 au programme Predict dont les recherches portaient notamment sur les coronavirus et qu’il avait annoncé début février 2020 sa volonté de réduire de 53 % sa contribution au budget de l’OMS.
 
Comment freiner la dérive de nos sociétés vers des mondes entièrement régis par le numérique et les nouvelles technologies si ce n’est en étant – tout simplement et absolument – humains ? Aujourd’hui que les logiques techniques et gestionnaires se substituent aux gestes humanitaires et que les Etats, à force de criminaliser les actes de solidarité, de mettre à mal l’environnement et d’affaiblir les secteurs du soin et de la santé se sont rendus eux-mêmes criminels, la nécessité de se réunir, d’être ensemble pour repenser et réinventer en profondeur nos collectifs apparaît comme la chose la plus précieuse de nous ayons à faire.
 
En réponse à la crise sanitaire, chaque Etat est en train de se calfeutrer derrière ses frontières. On peut craindre également que les conséquences économiques de cette crise fassent que l’isolement succède au confinement et que la peur de l’étranger trouve une nouvelle fois un terrain où s’épanouir. On peut penser que pendant longtemps encore une certaine fragilité va palpiter au cœur de notre quotidien. Nous aurons alors sans doute besoin de nous fédérer autour de liens humains et d’actes de résistance voire de désobéissance afin que les maux des technologies voués au contrôle social ne viennent pas s’engouffrer dans les brèches ouvertes par le choc de cette crise. Nous aurons sans doute besoin, encore une fois et plus que jamais, d’entendre la parole des exilés qui, dans les camps ou dans les rues, inventent de nouvelles formes d’organisations politiques et expérimentent quotidiennement des pratiques solidaires . Nous aurons sans doute besoin de nous rencontrer, nous écouter, nous mêler les uns aux autres et lutter.
 
Le théâtre comme espace public est un lieu de rassemblement. C’est un espace où le commun s’invente. Il est un art du vivant, de la rencontre. Un art où, devant un public qui a répondu présent, la parole peut être prise et peut être donnée. Aujourd’hui que le confinement rend impossible cette rencontre, nous tenons malgré tout à donner la parole à deux personnes : Idi et Hassan Yassin.
Idi est détenu en ce moment dans le centre fermé de Vottem en Belgique. Il a accepté de témoigner de ce qu’il se passe en ce moment dans ces lieux d’enfermement qui échappent aux regards.
Hassan Yassin est un poète soudanais sans-papier qui vit à Paris. Il a accepté que nous publions ici un de ses poèmes dans lequel s’exprime ce qu’un homme traverse dans l’exil de nos villes.
 
Que ces mots relayés ici – malgré la difficulté des situations qu’elles rapportent – soient prometteurs de rencontres à venir.
 

Anne-Sophie Sterck
pour le Nimis Groupe

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